Je discutais de mon roman avec un ami grand amateur de l’imaginaire sous toutes ses formes, et au cours de la discussion, il m’a posé une question qui peut sembler simple, mais qui est bien plus profonde qu’il n’y parait.

Est-ce qu’on a le droit d’utiliser des mots qui existent dans notre dictionnaire mais qui ont une origine historique qui nous est propre, et donc qui ne font pas partie de la diégèse du monde fictif ?

(note : « diégèse » renvoie à l’univers fictif de l’œuvre, toute l’histoire, toute la mythologie de l’univers et les références culturelles internes à l’œuvre)

Pour expliciter sa question, il a pris en exemple une phrase de dialogue de mon roman, dans laquelle je parlais de « partir en croisade ».

Nous avons débattu de cette question et je vous propose ma réflexion à ce sujet, une question que l’on doit se poser à tout moment lorsqu’on crée un nouvel univers imaginaire. Selon moi, il y a deux manières de l’envisager.

Un univers entièrement fictif…

Dans cette hypothèse, on pousse la logique à l’extrême, et on cherche à supprimer absolument toutes les références au vrai monde. Cela ne se limite pas à éviter les références culturelles et historiques comme « saoul comme un polonais », mais bien à supprimer TOUTES les traces de notre civilisation dans l’écriture.

On serait donc obligé de supprimer toutes les images, toutes les métaphores du langage, toutes les expressions… Je ne parle pas que des expressions anachroniques (comme « appuyer sur le champignon »), mais aussi de celles qui nous semblent banales aujourd’hui, et qui ont été inventées par un auteur, et portent une histoire, une trace de notre civilisation.

Même le système métrique (ou impérial) pour les descriptions serait à proscrire. En fait, en plus de créer un univers, il faudrait recréer toute une symbolique, tout un système de valeurs, de mythes, de traditions, une histoire entière… A part les termes les plus génériques, tout devrait être réinventé.

Certains auteurs ont fait ce choix ; dans la saga du secret de Ji par exemple, de Pierre Grimbert, le système de mesures est inventé, et l’auteur a créé des dizaines d’expressions et de proverbes basés sur des animaux imaginaires.

Cette méthode a l’avantage de renforcer l’immersion dans le monde imaginaire, mais elle présente certains défauts.

… au risque de perdre le lecteur ?

Tout d’abord, cela demande une grande attention aux détails, pour conserver une cohérence de tous les instants. Si l’on reprend l’exemple du système métrique, créer son propre système de mesure  peut très vite devenir excessivement fastidieux, à la fois pour l’auteur et le lecteur.

Ce qui m’amène aux deuxième problème selon moi avec cette méthode : la confusion. Assaillir le lecteur avec des nouveaux termes, de nouveaux concepts, de nouvelles expressions et métaphores, de nouveaux animaux, des nouveaux proverbes peut devenir étouffant et particulièrement confus.

Attention, je ne dis pas de ne pas partir dans cette direction si l’on tient à le faire ! C’est parfaitement possible et, bien réalisé, l’immersion dans ce monde nouveau peut devenir inoubliable.

Personnellement, dans mon roman d’heroic fantasy L’Esprit du Combat, j’ai fait le choix de conserver « notre » langue, mais en restant « cohérent » : j’ai gardé un langage moderne, mais j’ai évité toutes les expressions anachroniques ou incohérentes par rapport au monde et au contexte.

Il s’agit d’un univers fictif, avec son histoire et sa culture, mais qui présente suffisamment de similarités avec notre monde pour conserver un lexique proche du nôtre.

Pour revenir sur l’exemple des croisades du début, j’ai fait le choix de l’utiliser, car aujourd’hui, le terme « croisade » est utilisé dans tous les contextes, parfois à tort et à travers, et a perdu sa signification originelle de guerre religieuse dans le langage courant.

De plus, le personnage qui l’utilise parle de fanatiques religieux ; il s’agit d’une religion imaginaire, mais dans ce contexte, la valeur religieuse du mot était appropriée.

Globalement, j’ai préféré la simplicité d’accès au roman plutôt que le « réalisme ». De même, je me suis abstenu d’utiliser un langage trop « médiéval » ou « archaïque », et j’ai limité les termes techniques au strict minimum (principalement des termes militaires, pour les armes ou les batailles).

Dans un autre registre, on peut faire le parallèle avec la science-fiction : c’est à l’auteur d’arbitrer entre la profusion de termes scientifiques et de l’exactitude des théories scientifiques utilisées, et une science-fiction plus accessible, « vulgarisée », selon le ton souhaité dans le roman.

En conclusion, on peut dire que ce n’est pas un choix à prendre à la légère, car c’est toute la cohérence du roman, son univers, la diégèse de l’histoire, qui en dépend. Créer un univers, et s’y tenir, est l’une des plus grandes difficultés des littératures de l’imaginaire, mais c’est aussi ce qui les rend si passionnantes 😉

Dites-moi dans les commentaires le choix que vous faites dans vos univers !

 

 

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